Papa Yaya à L’Auguste Théâtre : l’insoumission magnifique de Gérard Lauriette par Franck Salin

Photo Migail Montlouis-Félicity

Dans « L’extraordinaire et véritable histoire de Papa Yaya » à L’Auguste Théâtre à Paris, Yohann Pisiou incarne magistralement Gérard Lauriette sous la direction de Franck Salin (Frankito). Une plongée émouvante et percutante dans l’histoire méconnue de la Guadeloupe.

Franck Salin est un collègue et un ami, je le dis d'emblée. Mais je ne vais pas me taire sur un spectacle qui mérite qu'on en parle.

Je me souviens de Gérard Lauriette, dit Papa Yaya, aux côtés de mon grand-père. Sa coiffure n'était pas commune : il marquait. Fou ou pas fou, on ne l'a jamais su, et d'ailleurs que veut dire ce mot ? Ce que je sais, c'est qu'il était brillant.

Une figure oubliée de l’histoire de Guadeloupe : qui était Gérard Lauriette ?

À L'Auguste Théâtre (Paris 11ᵉ), dans ce seul-en-scène percutant intitulé L’extraordinaire et véritable histoire de Papa Yaya, Yohann Pisiou l'incarne avec une intensité rare.
Instituteur de Trois-Rivières (1922-2006), Gérard Lauriette refusait catégoriquement qu'on apprenne à des écoliers guadeloupéens que « leurs ancêtres étaient des Gaulois », ou qu'on leur fasse réciter l'automne alors qu'ils n'ont jamais vu une feuille jaunir sous les tropiques... Révoqué pour son insoumission pédagogique, il ouvre sa propre école populaire, profondément ancrée dans sa langue créole et dans sa terre. Arrêté dans la foulée des événements tragiques de mai 1967 en Guadeloupe, il est transféré en métropole et incarcéré à la prison de la Santé fin 1967, avant d'être libéré après plusieurs mois de détention arbitraire.

C'est une page d'histoire de France, et pourtant elle part dans les oubliettes. Il est fondamental de la transmettre. Ce qui m'a le plus touchée dans la pièce, c'est qu'elle n'a rien d'agressif : le texte est traversé d'humour, d'espoir et d'une détermination lumineuse. On en sort avec de l'élan, pas de la rancœur. C'est une magnifique leçon d'émancipation.

Yohann Pisiou est habité par le verbe et par le corps

Sur scène, Yohann Pisiou passe de la folie apparente à la lucidité avec une aisance saisissante. Il parle, déclame, tempête, danse, et le corps prolonge le texte au lieu de simplement l'illustrer. Le comédien captive la salle dès la première minute : un regard complice vers le public, une rupture de ton, et la cellule d'isolement devient une chaire philosophique où résonne sa liberté.

La mise en scène de Franck Salin (Frankito) sait être d'une sobriété bienvenue là où il le faut. Les lumières ciselées de Jean-Pierre Nepost sculptent l'espace carcéral avec finesse, isolant le penseur dans ses doutes avant de l'éclairer en pleine gloire intellectuelle. Quant à la chorégraphie signée Max Diakok, elle donne au comédien cette assise tellurique qui puise directement dans le souffle du Gwoka et dans la terre caribéenne.

Un regard sans complaisance

Une seule réserve, dite sans prétention de critique mais avec le cœur : j'aurais aimé plus de matière brute. Tout paraît presque trop neuf : le vêtement repassé, les chaussettes d'un blanc éclatant pour un homme enfermé au cachot. Et quand il se sert à la cruche, elle est vide. J'aurais voulu de l'eau, de la vraie, et de quoi jeter pour de bon contre le mur froid. J'aurais voulu le voir physiquement plus prisonnier, pour que le contraste avec la liberté de son esprit soit encore plus vertigineux.

Mais cela ne retire absolument rien à la puissance et à la beauté de l'ensemble.

Ces histoires d'outre-mer, portées au théâtre par des artistes qui sont des amis et des confrères, nous rendent enfin ce qu'on avait mis de côté. Et pour en savoir plus sur Papa Yaya, il n'y a qu'une chose à faire : aller voir la pièce.

« L’extraordinaire et véritable histoire de Papa Yaya », une création de Franck Salin avec Yohann Pisiou.

Franck Salin (dit Frankito), auteur et metteur en scène engagé.


Infos pratiques
Spectacle : L'extraordinaire et véritable histoire de Papa Yaya

Texte et mise en scène : Franck Salin (d'après les œuvres de Gérard Lauriette)
Interprétation : Yohann Pisiou
Lieu : L'Auguste Théâtre, 6 impasse Lamier, 75011 Paris (Métro Voltaire / Philippe Auguste)
Dates : Représentations en octobre 2026 (vendredi et samedi à 20h, dimanche à 16h)

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